Al Barrak : Le peintre de la mémoire
Mohammed METALSI
« Ainsi, une fois la toile préparée, tracée, dessinée et peinte minutieusement, le peintre entame un dialogue incessant entre le passé et le présent, la tradition et la modernité. »
Au printemps 1996, au moment où le peintre préparait
l’exposition de l’Institut français de Tanger, j’ai longuement
discuté avec lui et fait le point sur son travail pictural ; ces
conversations amicales m’ont permis d’apprendre beaucoup sur sa
démarche et ses recherches plastiques.
Al Barrak est un peintre qui s’enracine d’emblée dans les
tribulations de la mémoire. Réceptacle des formes conscientes ou
inconscientes cumulées ou incorporées d’une esthétique plongée
dans la longue durée, la toile, chez lui, est un lieu où les
signes de l’art ornemental arabo-musulman demeurent le modèle
primordial, la matrice initiale. Al Barrak part de l’abstraction
originelle de l’arabesque, expression normative d’un art légal
et du rapport du peintre aux nécessités sociales, c’est-à-dire
du licite et de l’illicite, pour aboutir à une œuvre plastique
réfléchie, déduite de l’essence même de l’art. N’a-t-on pas
écrit que l’art abstrait moderne est sans précédent. Travaillant
simultanément sur plusieurs tableaux, il met en scène l’espace
bi-dimensionnel de la toile, en traçant, au préalable, un
canevas géométrique, composé d’éléments décoratifs, emprunté à
l’univers visuel traditionnel qui fonde sa culture et sa mémoire
et constitue le soubassement symbolique, et le degré zéro, de sa
graphie picturale. Al Barrak ne considère-t-il pas la toile
comme la page blanche, le peintre comme l’écrivain et la
peinture comme l’écriture ?
Ainsi, une fois la toile préparée, tracée, dessinée et peinte
minutieusement, le peintre entame un dialogue incessant entre le
passé et le présent, la tradition et la modernité. De peinture
en peinture, Al Barrak, dans une sorte d’effacement et
d’apparition, de position et de superposition de la couleur par
une répétition gestuelle fascinée, organise l’espace de son
œuvre par un retour sur soi, projette une partie de son être et
un fragment de sa culture et reconstitue ainsi l’histoire d’un
regard métamorphosé. Couleur sur couleur, jeu de lumière, de
matière et de trait, le peintre invente un équilibre subtil,
fragile entre l’instinct et la raison, la nature et la culture.
Les touches de couleur qui couvrent la trame, filigrane de la
mémoire, jettent dans l’absence le fragment couvert. Mais ce
voilement est aussi un dévoilement, car la forme cachée demeure
virtuelle. Ainsi dissimulée, la portion d’un zellige ou d’une
coupole est suspendue, elle n’est pas anéantie par la
superposition des couleurs…
Par un travail pictural instantané, intuitif, souple et libéré,
les signes de la mémoire apparaissent, s’évanouissent en même
temps dans le mouvement de leur inscription et animent l’espace
pictural d’une profonde sérénité et d’un réel sens poétique. On
saisit alors toute la force qui soustrait le peintre du passé et
le propulse vers l’avenir, car l’acte de peindre conjugue les
conditions subjectives - l’émotion, la sensibilité et la
spiritualité -, et les nécessités objectives produits de
l’histoire.