A travers leurs mots...

À travers cette page, nous vous invitons à explorer une sélection d’articles, de critiques et de témoignages rédigés par des journalistes, artistes, intellectuels ou proches, qui ont partagé leur regard sur l’œuvre de l’artiste. Ces écrits, publiés dans la presse ou transmis de manière plus intime, témoignent de la profondeur de son travail, de son impact émotionnel, et de la manière dont il a touché ceux qui l’ont rencontré, de près ou de loin. Chaque texte ici présent est une trace, un écho, une voix ajoutée à la mémoire collective de son art.

Photo de Mohammed Metalsi

Al Barrak : Le peintre de la mémoire

Mohammed METALSI
Docteur en Esthetique et urbaniste - Ancien doyen de la Faculté des sciences humaines et sociales de l’UEMF et ancien directeur des affaires culturelles de l’Institut du monde arabe de Paris

« Ainsi, une fois la toile préparée, tracée, dessinée et peinte minutieusement, le peintre entame un dialogue incessant entre le passé et le présent, la tradition et la modernité. »

Au printemps 1996, au moment où le peintre préparait l’exposition de l’Institut français de Tanger, j’ai longuement discuté avec lui et fait le point sur son travail pictural ; ces conversations amicales m’ont permis d’apprendre beaucoup sur sa démarche et ses recherches plastiques.

Al Barrak est un peintre qui s’enracine d’emblée dans les tribulations de la mémoire. Réceptacle des formes conscientes ou inconscientes cumulées ou incorporées d’une esthétique plongée dans la longue durée, la toile, chez lui, est un lieu où les signes de l’art ornemental arabo-musulman demeurent le modèle primordial, la matrice initiale. Al Barrak part de l’abstraction originelle de l’arabesque, expression normative d’un art légal et du rapport du peintre aux nécessités sociales, c’est-à-dire du licite et de l’illicite, pour aboutir à une œuvre plastique réfléchie, déduite de l’essence même de l’art. N’a-t-on pas écrit que l’art abstrait moderne est sans précédent. Travaillant simultanément sur plusieurs tableaux, il met en scène l’espace bi-dimensionnel de la toile, en traçant, au préalable, un canevas géométrique, composé d’éléments décoratifs, emprunté à l’univers visuel traditionnel qui fonde sa culture et sa mémoire et constitue le soubassement symbolique, et le degré zéro, de sa graphie picturale. Al Barrak ne considère-t-il pas la toile comme la page blanche, le peintre comme l’écrivain et la peinture comme l’écriture ?

Ainsi, une fois la toile préparée, tracée, dessinée et peinte minutieusement, le peintre entame un dialogue incessant entre le passé et le présent, la tradition et la modernité. De peinture en peinture, Al Barrak, dans une sorte d’effacement et d’apparition, de position et de superposition de la couleur par une répétition gestuelle fascinée, organise l’espace de son œuvre par un retour sur soi, projette une partie de son être et un fragment de sa culture et reconstitue ainsi l’histoire d’un regard métamorphosé. Couleur sur couleur, jeu de lumière, de matière et de trait, le peintre invente un équilibre subtil, fragile entre l’instinct et la raison, la nature et la culture. Les touches de couleur qui couvrent la trame, filigrane de la mémoire, jettent dans l’absence le fragment couvert. Mais ce voilement est aussi un dévoilement, car la forme cachée demeure virtuelle. Ainsi dissimulée, la portion d’un zellige ou d’une coupole est suspendue, elle n’est pas anéantie par la superposition des couleurs…

Par un travail pictural instantané, intuitif, souple et libéré, les signes de la mémoire apparaissent, s’évanouissent en même temps dans le mouvement de leur inscription et animent l’espace pictural d’une profonde sérénité et d’un réel sens poétique. On saisit alors toute la force qui soustrait le peintre du passé et le propulse vers l’avenir, car l’acte de peindre conjugue les conditions subjectives - l’émotion, la sensibilité et la spiritualité -, et les nécessités objectives produits de l’histoire.

Photo de Mohammed Metalsi

Ahmed Al Barrak : Le peintre de la mémoire

Mohammed METALSI
Docteur en Esthetique et urbaniste - Ancien doyen de la Faculté des sciences humaines et sociales de l’UEMF et ancien directeur des affaires culturelles de l’Institut du monde arabe de Paris

« Al-Barrak est un peintre qui puise ses ressources de la mémoire individuelle et collective »

Retracer le parcours artistique d’Ahmed Al-Barrak est un projet difficile. En fait, comment éclairer un itinéraire complexe de plus de quarante ans sans s’exposer à le trahir. Mais notre longue amitié et les longues conversations que nous avons eues dans la vie m’ont permis de comprendre sa démarche et ses recherches plastiques.

Dès les années 70, Al-Barrak, professeur des arts plastiques entre dans le monde de la création. Ses toiles s’accumulent, premier contact avec lui-même et surtout avec sa source d’inspiration, sa culture. Et premières interrogations d’un peintre qui vit avec son temps et qui est enraciné dans son monde qui l’a vu naître.

Malgré la diversité des styles, la variété des sujets qu’il a traités et les différentes méthodes d’exécution qu’il a pu employer, Al-Barrak a su préserver l’unité de sa personnalité artistique. Cela tient à sa capacité à réutiliser une très large gamme de symboles et de motifs pris dans l’univers visuel de son environnement, au moyen d’une vision nouvelle.

Al-Barrak est un peintre qui puise ses ressources de la mémoire individuelle et collective. Réceptacle des formes conscientes ou inconscientes cumulées ou incorporées d’une esthétique plongée dans la longue durée, sa toile est un lieu où les signes de l’art ornemental arabo-musulman et berbère demeurent le modèle primordial, la matrice initiale. Il part de l’abstraction originelle, expression normative d’un art légal et du rapport du peintre aux nécessités sociales, c’est-à-dire du licite et de l’illicite, pour aboutir à une œuvre plastique réfléchie, déduite de l’essence même de l’art. N’a-t-on pas écrit que l’art abstrait moderne est sans précédent ?

Le peintre est toujours prêt à accepter l’inédit et le moderne pour confirmer l’ancestral. Ses dessins, ses formes, ses gestes spontanés et maitrisés, sa composition réfléchie donnent aux toiles une capacité extraordinaire de constance et de renouvellement. C’est toujours une recherche plastique personnelle à travers une cohérence minutieuse entre les différentes surfaces où se distribuent les formes, les lignes, les gestes, les couleurs et les signes voilés et dévoilés.

Ses séries les plus importantes dans son parcours artistique, « Traces » et « Empreintes » traduisent, chacune à sa manière, les préoccupations de l’artiste. Non seulement son univers visuel traditionnel joue un rôle important dans sa démarche, mais Al-Barrak est un observateur méticuleux de sa ville de naissance Tanger. Il a passé des années à parcourir la cité pour scruter ses paysages, sa lumière, les ruelles de sa médina et ses vieux murs patinés et lézardés par le temps ou avilis par les hommes. Il a aussi observé longtemps l’architecture de la ville internationale ou ce qu’il en reste et l’urbanisme épouvantable des dernières décennies. Ce qui lui a permis de réfléchir différemment sur la société tangéroise et marocaine d’aujourd’hui. Al-Barrak qui aime profondément sa ville s’est mis à photographier ses murs et les empreintes qui y sont déposées. De très belles images sont cumulées et déposées dans son site. Elles traduisent bien cet engouement du particulier et du général.

Ce qui est négligeable pour l’œil ordinaire devient pour le peintre un thème de recherche. Ces empreintes insolites, générées par le temps qui passe, deviennent un prétexte pour l’artiste qui dessine, dépose et superpose les lignes selon une gestuelle personnelle et agence les couleurs, opaques ou transparentes, et les motifs qu’il suggère en exprimant un au-delà du visible et de l’invisible. Travaillant simultanément sur plusieurs tableaux, il met en scène l’espace bidimensionnel de la toile, traçant, au préalable, un canevas composé d’éléments décoratifs qui constitue le soubassement symbolique de son œuvre picturale. Al-Barrak ne considère-t-il pas la toile comme la page blanche, le peintre comme l’écrivain et la peinture comme l’écriture ?

Ainsi, une fois la toile préparée, tracée, dessinée et peinte minutieusement, le peintre entame un dialogue incessant entre le passé et le présent, la tradition et la modernité. De peinture en peinture, et dans une sorte d’effacement et d’apparition, d’agencement et d’application de la couleur par une répétition gestuelle fascinée, il organise l’espace de son œuvre par un retour sur soi, en projetant une partie de sa personne et en reconstituant ainsi l’histoire d’un regard métamorphosé. Couleur sur couleur, jeu de lumière, de matière et de trait, le peintre invente un équilibre subtil et fragile entre l’instinct et la raison, la nature et la culture. Les touches de couleur couvrant la toile et qui dissimulent, sans faire disparaitre, les formes, filigranes de la mémoire, traduisent la vive émotion que suscitent ces compositions envahies par la gaité de ces dégradés de blanc. Elles montrent également la maitrise de l’artiste des lois de l’équilibre graphique. Al-Barrak substitue dans ses œuvres des configurations singulières et inédites aux méthodes habituelles de formes.

Mais ce voilement est aussi un dévoilement, car la forme cachée demeure virtuelle, la portion d’un zellige ou d’une coupole demeure suspendue. Elle n’est pas anéantie par l’amoncellement des couleurs. Par un travail pictural instantané, intuitif, souple et libéré, les signes de la mémoire apparaissent et s’évanouissent en même temps dans le mouvement de leur inscription et animent ainsi l’espace pictural d’une profonde sérénité et d’un réel sens poétique. On saisit alors toute la force qui soustrait le peintre du passé et le propulse vers l’avenir, car l’acte de peindre, chez lui, conjugue les conditions subjectives - l’émotion, la sensibilité, la subtilité et la spiritualité – et les nécessités objectives produits de l’histoire.

Photo de Khalil M'Rabet

Ahmed Al BARRAK, un enseignant artiste

Khalil M'RABET
Professeur émérite en Arts Plastiques et Sciences de l’Art Aix-Marseille université.

« Peintre confirmé, le professeur se révèle aussi, dessinateur, photographe. Il analyse l’art contemporain et ses écrits mettent en évidence les artistes qui osent transgresser la norme esthétique établie. »

Cela fait maintenant quarante années que nos chemins se croisèrent à Rabat, au cycle spécial de Formation des Professeurs d’Arts Plastiques du Second Cycle. Ahmed Al Barrak, et son épouse, Hafida Aouchar y suivaient un enseignement théorique et pratique spécifique dépendant de la Formation des Cadres.

Responsable de l’enseignement des Arts Plastiques et de la coordination au Maroc, j’assurais le suivi d’un travail de recherche comprenant la rédaction et la soutenance de mémoires des stagiaires axés sur les « faits et la production artistiques locaux ». J’animais aussi un atelier de peinture et d’expression plastique qui interrogeait l’image et la « tradition moderne »...

Le recul aidant, j’avoue que la direction d’un atelier de peinture et d’expression plastique est une tâche des plus délicates. Il n’est question ni « d’enseigner » l’art , ni de privilégier un quelconque savoir-faire. Là où règnent la gratuité et l’élaboration symbolique, sur le « savoir- être » il faut insister. Pour cela, une règle de jeu s’impose : chaque protagoniste est « responsable de sa responsabilité même » ; en donnant le maximum de lui-même, il contribue à la richesse de le réflexion menée par le groupe.

Lieu ouvert de liberté, présent au monde et nourri d’art contemporain, l’atelier favorise un climat propice à l’échange, à l’épanouissement intellectuel, sensible et créateur pour chacun. Le questionnement constant des modèles et des méthodes, le refus du déjà vu , suscitent l’analyse critique et inculquent le besoin de s’étonner pour créer. S’affinent les démarches autonomes de chacun qui permettent l’éclosion de formes et de propositions visuelles inédites.

L’invention de réponses plastiques cohérentes, révélatrices de la personnalité de chacun, exerce le recul critique : interroger l’œuvre d’art et ses constituants fonde une archéologie des formes, des systèmes, des langages.

Parallèlement à ses réalisations plastiques dans trois ateliers complémentaires Ahmed Al Barrak rédigea, dans le cadre de sa formation fondamentale, en 1979-1980, une étude sur « Les différentes orientations de la poterie de l’Oulja » : modeste et pertinente contribution à la compréhension d’une des tendances de la poterie marocaine actuelle . L’analyse de cette production artisanale locale permit à l’artiste d’éviter que sa pratique plastique personnelle et son enseignement – ( dans la section d’arts plastiques dans un lycée de Tanger ou à l’Institut National des Beaux Arts de Tétouan) tombent dans le piège des « signes primaires d’identification nationale » : utilisation de la fibule ou reproduction, à l’identique, de motifs d’un temps révolu. Ce n’est pas ainsi qu’on « marocanise » une pratique à la recherche d’elle même !

Ahmed Al Barrak révèle sa polyvalence dans un blog éclairant. Peintre confirmé, le professeur se révèle aussi, dessinateur, photographe. Il analyse l’art contemporain et ses écrits mettent en évidence les artistes qui osent transgresser la norme esthétique établie.

Ce blog apprend aussi qu’Ahmed Al Barrak est un grand marcheur. En quête de signes, source première de la création picturale, il interroge l’espace urbain. Il aime déambuler : dans les ruelles de la médina de Tanger, d’Assilah ou de Chaouen. Son appareil photographique en bandoulière, il enregistre les traces du hasard que le temps inscrit sur les strates altérées des murs chaulés des vieilles villes. Inscriptions lapidaires, traces d’empreintes sur les surfaces défraîchies , balafres, gros plans de photographies matiéristes, sont autant de cadrages, de concrétions, de fragments de la réalité des quartiers citadins dans leur diversité. « Marcher, créer » : Ahmed Al Barrak, dans ses déplacements, part à la rencontre inopinée d’un « punctum» architectural qu’il photographie: couleurs vives des portes closes , nuances d’un mur bleu et blanc, structure d’une façade altérée, sérénité d’une ruelle déserte ...

La peinture d’Ahmed Al Barrak subit plusieurs mutations comme le soulignent les séries de toiles : la transposition vigoureuse du visible se transforme, révèle une structure bleue décantée, diaphane. Sa lumineuse peinture, ne reproduit pas les murs des médinas, ni les signes des arts traditionnels . Elle donne à réfléchir au passé et au présent d’une culture vivante, perturbe le banal et le transfigure. Arabesques ou autres structures décoratives sont prétextes pour mieux altérer les codes hérités. L’artiste retient le blanc des murs comme fond pour ses peintures : page blanche exempte de tout tracé, où mieux inscrire, furtivement, la rigueur des orthogonales, la tension entre le structuré et l’informe, l’ordre et le chaos. Quand se croisent les verticales et les horizontales, se créent l’effervescence et le trouble . Les inscriptions initiales fusionnent avec le magma informel . Leur lisibilité, s’estompe : toute la peinture gagne en légèreté et la transparence des lavis valorise des surfaces translucides de très haute sensibilité.

Enseignant, Ahmed Al Barrak contribue à la formation de plusieurs promotions de jeunes créateurs à Tanger et à Tétouan.. Artiste et acteur culturel, il participe à des expositions au Maroc et à l’étranger. Il appartient à cette génération de plasticiens-enseignants aguerris, issue de l’ancienne Ecole Normale Supérieure de Rabat, des Centres Pédagogiques Régionaux et du Cycle spécial pour la formation des professeurs d’Arts Plastiques du second cycle. Ils occupent une place de choix sur la scène artistique marocaine. Quelques-uns ont voix au chapitre comme les regrettés Affous et Ben Dahmane. Actuellement, Agabsi, Amal, Bellamine, Bennas, , Bennani « Moa », Benouhoud, El Hayyani , Meliani, Oubelhadj, Slaoui, Triki et d’autres encore, stimulent la vie culturelle locale. En témoignent le catalogue de l’exposition Le Maroc contemporain présentée à l’Institut du Monde Arabe, à Paris, en 2014, ou bien le Dictionnaire des Artistes Contemporains du Maroc de Dounia Belkacem .

Photo de Abderrafie Gueddali

Ahmed Al Barrak

Abderrafie GUEDDALI
Artiste plasticien chercheur et ex. professeur de la culture et de la didactique des arts plastiques au CPR de Tanger section Arts Plastiques

« Chez Ahmed Al Barrak l'abstrait n’est pas une fin en soi. Il est une apparence, une manière d’agir, un parcours stylistique qui permet à l’œuvre de se développer et de se révéler grâce à un langage plastique prodigieux et personnel mis en perspective par des idées audacieuses et un geste professionnellement maîtrisé. »

Ahmed Al Barrak, plus connu par ses intimes, « khay Ahmed ou sidi Ahmed ou même Hmidou » substantifs rituels fréquemment prononcés par les tangérois pour allouer à celui qui se nomme Ahmed, du respect, de l’affection et une forte familiarité.

Malgré de longues années passées hors de Tanger, l’esprit et l’émoi de l’artiste subsistaient et subsistent constamment attachés à l’histoire de sa ville natale, de sa culture et de son patrimoine.

Il est l’ami, Le collègue et le compagnon de tous ses concitoyens. Tel que je l’ai connu, j’ai vu en lui l’amabilité, l’honnêteté et la sagesse. Si j’ai à parler de l’homme, je dirai qu’il est attentif, lucide et éveillé.

Si je devrai exhiber le professeur, j’invoquerai les vertus du pédagogue, du connaisseur et du conseiller.

Quant à l’artiste, AL Barrak c’est un académicien éprouvé, disposé à s’aventurer et à se délirer vers la voie de l’insolite de l’inédit. C’est est un artiste libre. Un peintre émérite qui sait conjuguer dans ses toiles les conformités classique de la peinture à la manière contemporaine de la réalisation de l’œuvre d’art.

Al Barrak est un plasticien dans la quête de son identité esthétique tenait inlassablement à atteindre l’équilibre ressenti entre la sensation, l’émotion et l’intellect. Sa peinture loin d’être représentative ou illustrative, elle est une expression plastique affranchie qui définit des jonctions corrélatif entre le voulu et le fortuit, le visible et l’invisible, l’achevé et l’inachevé.

Chez Ahmed Al Barrak l'abstrait n’est pas une fin en soi. Il est une apparence, une manière d’agir, un parcours stylistique qui permet à l’œuvre de se développer et de se révéler grâce à un langage plastique prodigieux et personnel mis en perspective par des idées audacieuses et un geste professionnellement maîtrisé.

L’artiste nous propose dans cette dernière décennie une œuvre singulière épurée de tout signe anecdotique. Une œuvre qui manifeste une constante oscillation entre le lyrisme émotionnel et la rigueur du géométrisme. Une œuvre imprégnée d’un jeu de courbes et de lignes cernant des formes à la fois organiques et géométriques et structurant en même temps, un espace quasi homogène qui met en scène une palette de camaïeu de bleu et parfois de gris coloré de tonalités souvent claire pour esquisser la composition et couvrir d’une manière virtuose les contenances de la toile.

La facture n’est guère élémentaire, tirant dans sa maturation des portées poétiques qui sont la conséquence d’un traitement créative de la couleur et de la matière. La peinture d’Al Barrak rappelle des attitudes hallucinées et une vision atmosphérique à la fois chimérique et fantasmagorique.

Elle n’est que l’interprétation non conjecturée d’un concept figurative, qui saisit d’autres configurations dans l’imaginaire de l’artiste indépendamment de toute référence thématique.

Photo de Rodolpho R. HÄSLER

Ahmed Al Barrak et son processus artistique

Rodolpho R. HÄSLER
Artiste Peintre

« Dans un tableau représentant une portion de porte monumentale, avec au fond une coupole suggérée, il se dégage une intensité lumineuse telle que même le plus habile des peintres hyperréalistes, malgré toutes ses techniques issues de la photographie, aurait du mal à traduire ou à faire transparaître. »

Ahmed AL BARRAK puise dans les arts traditionnels marocains les éléments structurels et décoratifs, qui lui servent de préambule à une démarche passionnée et à un dialogue infini avec sa toile. Face à celle-ci, l’artiste dit se sentir tel un écrivain devant une page blanche.

Pour surmonter ce handicap qui paralyse toute initiative, le peintre couvre progressivement sa toile de zellidjs, méticuleusement construits et harmonieusement peints. Par ce travail continu et répétitif qui fait penser à un habile artisan, Al Barrak sentira croître sa concentration, nourrie de la mathématique pure et dont jaillira son inspiration véritable, traduite par un travail totalement contraire à celui qui fut exécuté précédemment.

Le peintre enfin libéré, s’exprimera par le geste et la spontanéité, guidé uniquement par son instinct ; attentif aux réponses et questions que lui soumet sa toile tout au long de leur échange.

Il couvrira, grattera, effacera ses zellidjs puis les fera ressurgir tels des vestiges, fragmentés, riches d’un passé que la patine du temps aura non seulement embellis mais remplis de rêve, d’histoire et de sens poétique.

Dans un tableau représentant une portion de porte monumentale, avec au fond une coupole suggérée, il se dégage une intensité lumineuse telle que même le plus habile des peintres hyperréalistes, malgré toutes ses techniques issues de la photographie, aurait du mal à traduire ou à faire transparaître.

Photo de Hafida Aouchar

Geste et Lumière

Hafida AOUCHAR
Professeur d'Arts Plastiques et épouse de Ahmed Al Barrak

« Ahmed Al Barrak présente aujourd’hui une vingtaine de toiles sur le thème « Geste et lumière » travaillées avec énergie, fougue et passion, presqu’en continu, comme travaille tout artiste lorsque le tourbillon de l’inspiration l’enchaine, l’emporte et le transporte. »

Lors de ses dernières expositions, l’artiste Ahmed Al Barrak nous a habitués à nous plonger à travers ses toiles dans la mémoire de la ville de Tanger (« Traces ») dans sa culture millénaire , sa lumière et sa réalité citadine (« Graffitis »), aujourd’hui il nous revient avec un ensemble d’œuvres faites expressément pour l’exposition Sete Sois Sete luas de Ponte de Sor, au Portugal.

Le Portugal, pays voisin qui partage avec le Maroc une histoire particulièrement riche, dont la mémoire est soigneusement entretenue à travers vestiges et architectures dans plusieurs villes du royaume sur la côte méditerranéenne et atlantique.

Ahmed Al Barrak présente aujourd’hui une vingtaine de toiles sur le thème « Geste et lumière » travaillées avec énergie, fougue et passion, presqu’en continu, comme travaille tout artiste lorsque le tourbillon de l’inspiration l’enchaine, l’emporte et le transporte.

Inspiration née du geste et du mouvement, née de la lumière et donc par là même, de la couleur.

Déclinaisons de bleus intenses, ou fonds plus sombres virant parfois au mauve, le travail de l’artiste semble toujours en quête de transparences dont la maitrise fait émaner une luminosité spéciale, celle de l’atmosphère méditerranéenne.

Des petites taches de couleurs chaudes distribuées avec parcimonie viennent réchauffer tous ces bleus comme le feraient des taches de soleil filtrant, quand l’ombre devient nécessaire.

Dans le sillage de grands gestes générateurs de lignes courbes ouvertes ou fermées, semblent apparaitre tour à tour, visages d’enfants curieux, têtes hirsutes aux yeux dilatés sur le monde, clin d’œil complice sorti d’on ne sait où, fenêtres ouvertes sur l’immensité du bleu, personnages oniriques remontant du fond des mers…

Interrogé sur son travail, l’artiste nous dit : « Quand je peins je ne me pose aucune question, je suis guidé par mon instinct, mon goût, ma culture, mon état d’âme du moment les couleurs posées en appellent d’autres, je couvre, je gratte, je trace des lignes en de larges mouvements de brosses ou de couteaux, je les laisse se répondre et appeler d’autres lignes s’il le faut. J’ouvre, je ferme, j’enserre, je libère, ça c’est mon rôle de peintre. Lorsque ma toile est achevée et offerte au regard du public, ce dernier est libre de l’interpréter à sa manière et d’en ressentir ou non les émotions qu’elle dégage et les vibrations qu’elle peut émettre.»

Ahmed Al Barrak profondément imprégné par la culture et la lumière du Détroit nous fait rêver à travers ses toiles, en jouant avec la couleur, le geste la lumière.

Photo de Mustapha Akalay Nasser

Ahmed Al BARRAK, Hommage posthume

Mustapha AKALAY NASSER
Docteur en histoire de l'art

« J’ai été interpelé par sa passion et son engouement pour les arts et l’extrême minutie de ses lectures et analyses, la preuve en est son instructif blog.»

Je profite de la présente pour me joindre à l’hommage rendu à Médina Galerry de Tanger à l’ami collègue Si Ahmed Al Barrak artiste productif et inventif dont l’œuvre s’avère riche et féconde. Artiste peintre, Photographe, bloggeur et fin connaisseur de l’histoire de l’art. A l’occasion de nos rencontres dans les cafés de Tanger : Gustav Klimt, Salon Roxy, Miami, Lord et surtout il y’ a deux ans au musée de l’art contemporain Mohamed VI de Rabat lors de l’exposition dédiée al Gharbaoui, j’ai pu apprécier les qualités du pédagogue, formateur Al Barrak. J’ai été interpelé par sa passion et son engouement pour les arts et l’extrême minutie de ses lectures et analyses, la preuve en est son instructif blog. Grâce à l’appui de sa femme Hafida, ses enfants, ses amis tu es plus présent que jamais Si Ahmed. Mustafa Akalay Nasser : Docteur en histoire de l’art.

Photo de Ahmed El Ftouh

Demarche Archeologique d'un peintre

Ahmed EL FTOUH
Universitaire

« Après un jeu de formes et de couleurs puisées dans un fond culturel profondément ancré aussi bien dans l’architecture et les arts populaires traditionnels et modernes que dans l’environnement naturel et humain où évolue le peintre, un travail d’effacement précède une étape de fouilles minutieuses, de dévoilement progressif au gré du temps et de l’espace. »

DEMARCHE ARCHEOLOGIQUE D’UN PEINTRE
Peut-on à partir des tableaux d’un peintre reconstituer les différentes étapes de production successives qui se sont conjuguées pour donner naissance à une création artistique ?

Une telle reconstitution, bien que pas nécessaire mais pertinente pour une lecture scrutée, serait-elle passible de réalisation ?

Dans tous les cas de figures, la tentation est assez forte de questionner l’œuvre et d’interroger l’artiste.

UNE DEMARCHE S’AFFIRME ET UNE TECHNIQUE SE CONFIRME
Le peintre dévoile son jeu artistique : « Après avoir dessiné différentes figures géométriques, je les colore minutieusement et, petit à petit, un échange s’opère entre la toile et moi. Un dialogue s’instaure entre les signes qui apparaissent sur la toile et le jeu commence : je racle tout, j’efface par un geste rapide et en un fraction de seconde je voile tout ce que j’ai tracé sur ma toile, tout ce que j’ai fait pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines ou mois. Ce que j’obtiens, je joue avec en ajoutant une matière épaisse, des transparences, je fais revenir quelque détail que j’avais effacé auparavant en effaçant ou en ajoutant une couleur. Ce détail devient une forme nouvelle pour moi ».

De ce fait, la démarche se précise. Après un jeu de formes et de couleurs puisées dans un fond culturel profondément ancré aussi bien dans l’architecture et les arts populaires traditionnels et modernes que dans l’environnement naturel et humain où évolue le peintre, un travail d’effacement précède une étape de fouilles minutieuses, de dévoilement progressif au gré du temps et de l’espace.

Deux temporalités se retrouvent superposées : le temps réel et le temps ressuscité. Le temps réel a altéré les premières formes et les premières couleurs. L’impact du temps et sa forte prégnance ressurgissent dévoilés par des traces, des empreintes et autres signes du passé.

Les noms des toiles sont plus évocateurs, plus suggestifs et plus redondants car explicites. « Prégnance », « Impact », « Altération », voilà quelques titres qui rivalisent en beauté connotative avec celle des tableaux exposés : une beauté chargée d’histoire et de réminiscence du passé : passé proche et passé lointain aux couleurs de la Méditerranée ancestrale.

L’absence de datation est un autre signe de l’atemporalité de la peinture de AL BARRAK. Peinture consciemment assumée, réfléchie, travaillée et retravaillée selon une démarche rappelant des fouilles archéologiques dont les couches superposées durant des millénaires sont progressivement redécouvertes et soigneusement ressuscitées et sauvegardées.